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Des parcours singuliers, des vies traversées par des événements qui ont marqué le 20e siècle.
Didier et Francis sont amis. Ils sont tous les deux nés au Rwanda. Arrivés à Bruxelles en 2001, à 12 ans: l’un, Didier, arrive seul, avec sa maman, le reste de la famille (papa et 3 autres enfants) sont restés au pays, l’autre, Francis, arrive avec toute sa famille (ils sont 8 enfants).
Pour Didier, les actes délictueux commencent tôt : à 12 ans et demi (il effectuera une 1ère prestation, ce qui interpelle dans la mesure il est demandé au jeune de prester un travail). Pour Francis, la délinquance commence à 14 ans, ce qui est encore tôt, comparé à l’âge moyen des jeunes qui nous sont confiés.
Leurs délits ? ils les commettent ensemble : vols avec violence, vols dans les voitures, vols de whisky, beaucoup. Ils boivent beaucoup, souvent, en groupe. Pour Francis, le 2e je dois mettre le verbe au présent, c’est à dire au moment où je vous parle…
Le premier, Didier, est à l’internat, à Dinant, l’autre, Francis, est inscrit à Wavre et fait le trajet tous les jours.
Le premier, Didier, réalise promptement et correctement sa prestation : à une exception près, il se présente chaque samedi, 15 fois de suite ( soit, quasi pendant 4 mois) à 7 h 30 du matin. L’horaire est établi selon les besoins de l’organisme : de 7h30 à 10 h 30. Didier sert les petites déjeuners aux jeunes voyageurs d’une auberge de jeunesse.
A la fin de sa prestation, le responsable du restaurant- important à savoir : c’est la première fois qu’un jeune faisait sa prestation à cet endroit- me dira tout étonné devant Didier, « vous savez, il est comme un autre, enfin un jobiste, un adolescent ».
Première mise garde : toutes les prestations ne se déroulent pas si simplement.
Un premier trait de la prestation est d’introduire dans la réponse à la délinquance une invitation à « s’inscrire normalement, presque banalement, dans un tissu social en général et de montrer ses capacités, comme le ferait tout autre jeune traversant l’adolescence ». C’est grâce aux organismes que cette expérience est possible : ceux qui encadrent le jeune n’appartiennent pas au monde de l’éducation, permettent au jeune de trouver une place, de faire partie d’une équipe, de rendre service, de tisser des liens, de découvrir un milieu de travail. Il faut rappeler ici l’indispensable et précieuse implication du citoyen dans l’encadrement du jeune. On ne soulignera jamais assez ce qui est demandé aux organismes : souplesse mais exigence vis à vis du jeune, lui donner une place utile mais son absence ne doit pas désorganiser le service : on peut dire que cela n’est pas une mince affaire. Cette démarche permet de rencontrer un souci constant chez les jeunes « ne jamais être réduit à son ou ses actes délinquants ». Nous pouvons dès lors aborder le deuxième trait de la prestation : par ce changement d’éclairage, la prestation souvent le surprend, surprend son entourage, sa famille, l’organisme et illustre le principe que tout n’est jamais inscrit à l’avance. Cela rend possible la survenance de l’imprévu. Quand je parle d’imprévu, je ne veux pas parler d’incidents imprévisibles mais j’entends par là que le jeune découvre quelque chose de lui-même qu’il ne connaissait pas : combien de fois ils nous disent , à la fin « je ne croyais jamais que j’y arriverais ». C’est dans ces deux premiers traits que réside la valeur de la prestation et non dans « le nombre d’heures effectuées », comme on pourrait trop vite le croire.
La prestation de son ami Francis fût plus laborieuse : 6 mois pour qu’il s’y mette (absence-disparition du domicile familial-renvoi de l’école pour absentéisme) ! Mais j’ai tenu bon : la vie de Francis était trop chaotique pour envisager sérieusement une prestation cohérente à ce moment-là. Une mesure en milieu ouvert, c’est aussi cela ! Le choix du lieu fût difficile : Francis voulait mordicus faire sa prestation au bénéfice des enfants. Son extrême réserve et son jeune âge me faisait douter de ses capacités dans ce domaine. Le tout accompagné de « c’est sûr madame, ça va aller, ne vous en faites pas, j’ai compris, ça va aller »
Ici doit se réfléchir le poids des mots du jeune : de quelle place me situerais-je pour ne pas suivre sa proposition, alors que je lui ai demandé son avis? Tout en ne tombant pas dans le travers « qu’il fasse ce qu’il a envie, j’aurais d’autant plus de raisons d’exiger qu’il la fasse. ».
Choix difficile.
Finalement, après 4 entretiens au Radian, sur 8 rendez-vous fixés, je m’y risque : il encadrera des enfants. Il fera sa prestation correctement : à part un matin, où il arrivera une ½ heure en retard, il s’acquittera parfaitement de sa tâche et déclare, à la fin, vouloir devenir éducateur. Motif ? « parce que les enfants sont respectueux » dit-il.
Ici, je voudrais attirer l’attention sur un aspect que nous rencontrons parfois dans notre travail : le caractère convenu, lisse du discours de certains jeunes, lors des entretiens, lors de l’audience au Tribunal et dont les mots ne s’accrochent pas aux faits : ils souhaitent rencontrer le souhait de l’adulte mais les faits n’arrivent pas à s’arrimer aux mots. C’est déconcertant. Pour moi, il est plus facile de rencontrer des rebelles qui s’affirment, qui résistent, qui manifestent leur désapprobation que des jeunes conformes, en apparence surtout quand on sait que, en l’occurrence ici pour Francis, la délinquance et l’alcoolisme continuent, en dehors de toute remise en question.
Ce récit montre bien que tout n’est pas résolu pour ce jeune : que du contraire mais je ne voudrais pas que ces récits montrent que la mesure de prestation ne convenait pas ou n’a eu aucun effet : c’est la seule chose positive vécue ces derniers mois en tout cas pour Francis (je n’ai plus de nouvelles de Didier). Ces fût deux moments où les regards déposés sur eux ne furent pas attirés sur ce qui fait défaut mais sur leurs potentialités. Et là, réside le 3e trait de la prestation : l’attention sur les qualités de la personne et non sur ce qui fait défaut, à condition de ne pas tomber dans l’angélisme bien entendu.
En conclusion, j’ai tenté de vous montrer que la prestation n’est chose évidente pour personne : pour le juge, pour qui il n’est pas garanti que la délinquance s’arrête, pour l’organisme, qui accueille un jeune en ignorant tout de sa personnalité et de l’issue de sa prestation, pour le jeune, qui doit lui faire une place dans sa vie et s’ouvrir à un monde totalement inconnu, pour la famille qui aimerait que tout cela soit vite résolu, pour notre service qui tente de rendre supportable toutes ces incertitudes, en les inscrivant dans le temps.
Christine MAHIEU